Samedi 2, Weston

Nous allons voir Dragon 3 avec les enfants. Tim est déjà trop grand, ça marche encore pour Émile. Ce film comme bien d’autres de sa catégorie porte des valeurs rétrogrades : la royauté, la hiérarchie, l’obéissance et l’amour comme totem unificateur. Pas ainsi que nous fabriquerons une génération audacieuse et capable de régler nos problèmes. Tous les signaux pointent vers la décadence, comme en Alexandrie : une science prospère et une morale déplorable.

Difficile d’être positif, de penser initiation, dépassement, quand tout tire vers le bas, quand ceux qui président la fin du monde et se complaisent dans la déprime emportent toutes les palmes.

Dimanche 3, Deering Estate

Jardin de mangroves et de palmiers au bord de l’Océan. La végétation chapeautée par les nuages trace une ligne montagneuse. Le bleu, le vert, l’eau boueuse dans un recoin de canal où jouent des lamantins. Un Deering a construit à Miami le palais kitsch de Vizcaya, son frère un jardin moderniste d’une sobriété impeccable. Aucune envie d’entrer dans les maisons pourtant parfaitement situées en retrait de la pelouse. Je sens toujours la mort dans ces intérieurs.

La photographie est puissante dans ces moments, moins pour moi que le dessin, moins que les mots, mais elle peut saisir la vie, pas seulement les moments révolus qui ne sauraient plus être.

Les mots, mais je ne suis pas prêt pour eux. Pierre m’a envoyé ses dernières corrections du roman sur mon père. Je vais devoir relire, épurer encore, atteindre ce minimalisme dont le jardin Deering me donne un exemple proche de la perfection.

Il souffle une brise du large, douce, transparente et bleue. De l’autre côté du canal, une femme en violet photographie au téléobjectif. Les oiseaux, les lamantins. Jaime son point de couleur, aussi celui d’un touriste un peu gras en orange. Violet/Orange comme fait exprès.

Il y a le long de cette côte de Miami une ligne de soleil, une ligne de bleu adossée aux nuages qui remontent la péninsule. Une ligne de vent, une ligne de légèreté, où la chaleur encore salée ne pèse pas autant que dans les terres gagnées sur les Everglades, des terres artificielles avec un climat artificiel.

Ici, par le passé, les insectes infestaient la mangrove. Un bouillon répugnant, puant le poisson et les algues pourries. Je suis coincé entre deux langues vertes à l’apparence préservée. Vers le sud, une maison blanche, moderne, à peine esquissée. Savoir vivre, savoir voler à la multitude le droit à la volupté. Un devoir pour l’artiste. Pour dire que c’est encore possible.

Tout le monde se réjouit des hivers chauds et secs. Tout le monde veut la volupté et se moque des dérèglements climatiques. Ce n’est peut-être pas plus mal. Soyons heureux, alors inventons des solutions heureuses. Je ne crois pas aux politiques d’austérité. Elles sont le mal avant le mal et elles ne l’empêchent pas. La seule solution : jouir.

Quand je regarde devant moi, depuis l’ombre étroite du cocotier contre lequel j’appuie mon dos, je vois des plans superposés : le canal aux lamantins, que je sais aller loin vers le large, le second quai, symétrique au mien, planté d’autres cocotiers, le repli sombre d’un bras de mer, le début de la mangrove, surligné par une ligne de cocotiers, d’autres arbres plus grands comme perchés sur une élévation. Ces lignes indiquent des plans presque verticaux, avec entre eux des espaces intriguants, mais je reste au loin à les rêver.

Je suis né sous la brise, j’habite sous la brise, et depuis que je suis en Floride j’en suis sevré. Il me faut venir sur la côte pour que sas caresses me régénère. Elle ne pénètre pas loin à l’intérieur des terres, peut-être cent mètres, puis la touffeur s’impose.

Deering Estate
Deering Estate
Deering Estate
Deering Estate
Deering Estate
Deering Estate
Deering Estate
Deering Estate
Écrire dans l’herbe
Écrire dans l’herbe
Black Point
Black Point
Black Point
Black Point

Lundi 4, Weston

Mes mails se retrouvent de plus en plus souvent dans les boîtes spam de mes correspondants. Je suis parfois obligé d’envoyer une demande de vérification via Facebook. C’est le monde à l’envers. Même le mail est en train de devenir inutilisable, et ce n’est pas pour rien, le mail est la dernière technologie décentralisée, non propriétaire, non marchandisée.

Petit matin
Petit matin

Pierre tient à titrer mon roman Mon père, ce tueur. Je coupe un passage où je me justifiais : « J’ai honte d’ainsi me raconter. J’ai souvent eu du mépris pour les écrivains qui se faisaient connaître en parlant de leurs viols, de leurs tortures, de leurs maltraitances, de leurs terribles maladies. Je me revois en train de dire « Désormais, pour être un auteur reconnu, il faut être victime ou bourreau. » Je m’estimais trop chanceux pour me ranger dans leur camp. Je devais me faire moi-même, sans l’appui pervers de l’hérédité, et voilà que tout ce que je me suis caché me revient. On n’est pas écrivain sans blessures. On se lance autant pour se soulager que pour trouver une clé à glisser dans une serrure qui brille au loin dans la nuit. »

Mercredi 6, Weston

C’est Google qui gère mes mails, mais je dispose de mon domaine, avec mon gestionnaire de DNS, ce qui revient à décentraliser ma messagerie, à la rendre transportable. Ça coinçait là. Je n’avais pas de champ DMARC et DKRIM et mon SPF était défectueux. Demain, il me manquera de nouveaux champs, parce que la technologie évoluera (parce que les cybercriminels poussent à sans cesse renforcer la sécurité). Alors tous les indépendants, tous ceux qui comme moi ne se lient pas à un opérateur gérant leur vie numérique, se retrouveront en devoir de mettre à jour eux-mêmes leurs systèmes, avec le risque d’être découragé, donc de renoncer, ce qui centralisera davantage le Net. Les GAFAM ont tout intérêt à augmenter le niveau de complexité d’Internet pour nous interdire d’y vivre sans eux.

À vélo
À vélo

Jeudi 7, Weston

Le dimanche 16 mai 1926 à Madrid, la corrida du matin est annulée, alors Hemingway écrit une nouvelle qu’il termine avant midi. The killers est depuis considéré comme un de ses chefs-d’œuvre. Avec ce texte, il change à jamais la façon d’écrire des dialogues. Le même jour, il écrit deux autres nouvelles : Ten Indians et Today Is Friday. Ces moments extraordinaires dans la vie d’un homme et même de l’humanité m’ont toujours fasciné. J’ai eu l’impression de vivre de tels moments, d’écrire des choses lumineuses dans mes carnets, mais personne ne le sait. Le truc, c’est de passer de l’impression à la reconnaissance. Le truc, c’est toujours d’écrire des choses décisives plutôt qu’une nouvelle sans intérêt par semaine.

Mercredi 13, Weston

Je suis rentré hier soir de ma seconde HuRaCan. Ce matin, la prof d’anglais de Timothée nous envoie un message qui me réjouit. « My question to all the students was: Everyone will eventually die. What do you want to be remembered for? Timothee wrote: At my funeral my family will say: He was a good Fortnite player maybe one of the greatest. »

Vendredi 15, Weston

Je découvre une vidéo sur L’Affaire Deluze. J’avais bien dit aux éditeurs que ce texte devait être relu par un correcteur professionnel. Là, c’est bourré de fautes. Moi, je n’y voyais plus rien à la fin. Pour le reste, oui c’est pulp, ce n’est pas dans l’esprit Lovecraft, je l’ai redit dans la préface. Maintenant, je suis étonné par le désir de détails des joueurs d’aujourd’hui. Selon moi, le détail vient de lui-même au cours de la partie, je n’ai jamais eu besoin de sur écrire mes scénarios et les scénarios trop détaillés m’ont toujours insupporté. Le scénario est là pour stimuler mon imagination, non pas pour m’en imposer. Le commentateur parle de ses envies, qu’il s’en saisisse et les mette en œuvre. Voilà ce que j’ai aimé dans le jeu de rôle.


Toujours pas de visa à jour. En résidence illégale depuis un mois. Je n’ai pas pris mes billets pour ma rencontre littéraire au Canada, ce voyage ne peut pour le moment qu’être à sens unique. En même temps, Pierre voudrait que je sois en France le 27 mai pour rencontrer les libraires et leur parler de Mon père, ce tueur. J’ai participé une fois à cette grande messe de prérentrée littéraire. Des dizaines d’écrivains se succèdent à la tribune avec cinq minutes pour vendre leur soupe. J’enregistrerai une vidéo. Je ne peux ni envisager un aller-retour sur Paris pour un évènement aussi bref, ni planter Isa seule pour gérer le rapatriement de la famille.

Samedi 16, Weston

Pendant que ça manifeste un peu partout dans le monde, j’ai envie de m’échapper de ce monde. Je viens de m’inscrire à une nouvelle épreuve VTT pour la mi-mai, la Mountain 420 dans les Appalaches, 685 km/15 000 m de dénivelé. J’espère m’en tirer en sept jours.

Lundi 18, Weston

L’autofiction doit raconter nos grandes aventures, non pas se limiter au récit de nos anecdotes quotidiennes. Je fais du vélo pour vivre des aventures, j’écris pour l’aventure, je vis pour l’aventure.


Je lis un beau papier sur l’avenir du cyclisme, présenté à travers la Land Run 100, une course gravel qui se déroule en mars dans l’Oklahoma. Un constat : moins de courses sur route aux USA, mais de plus en plus d’amateurs dans les courses gravel et VTT. Andy Chasteen décrit leur enthousiasme, leur joie, leur abnégation. C’est naturel. Selon ma vélosophie, les cyclistes sensées devraient refuser de mettre leurs roues sur l’asphalte quand les voitures le partagent. L’avenir du cyclisme est à coup sûr hors de routes asphaltées. Les courses sur route ne sont qu’un archaïsme datant du début du vélo, quand il n’y avait pas ou presque pas de voitures.

Mardi 19, Weston

Retours élogieux de la correctrice du roman sur mon père. Peu de remarques. Elle me dit que du bien du livre, elle n’était pas obligée.


Il me faudra douze heures de route pour atteindre le coin de la Mountain 420, remonter la Floride, traverser la Géorgie du Sud en passant par Atlanta avant de pénétrer dans le Tennessee. Je ne sais pas si j’aurais le courage d’un si long périple motorisé, aller-retour en une semaine. Tout ça pour faire du vélo. Est-ce que ça fait sens ? D’un point de vue écologique, à coup sûr non. Mais, à cause de mon histoire de visa, je risque de ne pas revenir aux US avant longtemps. Alors, en profiter.

Mercredi 20, Weston

Aux US, tout vététiste qui se respecte rêve de faire La Ruta Del Conquistadores. Lance Armstrong y était en 2018 et a déclaré que c’était l’épreuve la plus dure qu’il ait jamais effectuée (peut-être qu’il n’était pas dopé pour une fois).


Quand je vois le tracé de l’American Trail Race ou de la Tour Divide, j’ai des envies de voyage à vélo, de m’immerger dans une autre réalité durant des semaines.

Jeudi 21, Weston

Il y a dans la communauté du vélo un enthousiasme que j’ai goûté par le passé dans celle du jeu de rôle ou des blogs. Est-ce parce je suis neuf dans cette communauté ? Ou peut-être y suis-je neuf parce qu’elle traverse une révolution avec le développement du vélo d’aventure qui répond à un désir intrinsèquement humain d’aventure, désir que nos sociétés ont du mal à étancher par ailleurs. Même Wired parle de vélo, c’est la preuve que quelque chose bouge. Les innovations techniques se succèdent à une vitesse folle, comme aux plus beaux jours de l’informatique.

Vendredi 22, Weston

Je reçois les premières esquisses de la couverture de Mon père, ce tueur, avec des photos de lui en couverture, mon nom par-dessus, c’est étrange, mais cette superposition résume ce texte, sorte d’amalgame ou de fusion entre nous deux, d’ailleurs tout a commencé avec ses notes que j’ai mises au propre avec lui en 2012, deux ans avant sa mort. Pierre suggère de supprimer la carte d’Algérie que j’avais placée au début. « Ça ferait trop document », me dit-il. Il a raison. Je publierai cette carte et quelques photos sur mon site. Quand j’écrivais le roman en 2017, j’ai un moment pensé bloguer mes recherches, mais j’ai vite renoncé, le processus était trop intime pour être déballé sur la place publique. J’avais besoin d’être seul avec mon père. Maintenant, je peux l’offrir à tous.

Mon père en Algérie
Mon père en Algérie

Samedi 23, Miami Beach

Passer de Weston à Miami Beach, c’est changer de dimension, pas même voyager, c’est entrer dans un autre univers. Dès qu’on traverse la baie, le ciel se tinte d’indigo pour refléter l’océan, c’est tout de suite plus torride. Puis arrivent les rues bondées de nénettes délurées. Aujourd’hui, à l’occasion de la semaine de sping break, tous les jeunes Américains débarquent pour faire la fête, c’est-à-dire pour se bourrer la gueule avant de peut-être baiser. J’ai toujours trouvé étriqué cette conception de la fête, mais bon, cette mode perdure. J’avais pour objectif de tourner quelques images pour la bande-annonce de L’homme qui ne comprenait pas les femmes. J’ai été servi. J’ai commencé par me retrouver presque nez à nez avec une poupée blonde en culotte et soutif violet perchée hauts talons. Mais pas le temps de m’attarder, pas le temps de filmer, la parade m’emportait dans un grand délire de fesses, de tatouages et de voiles plus transparents les uns que les autres. J’avais l’impression que les femmes avaient pris possession de la ville, que les mecs se faisaient petits. Elles étaient si visibles, si exhibitionnistes, qu’elles accaparaient tous les photons crachés avec exubérance sur la fine langue de sable de Miami Beach. Quand nous nous sommes retrouvés à Whoole Food pour faire nos courses, nous avons émergé d’un rêve. Les gens autour de nous étaient habillés comme nous, de façon indifférenciée, sans rien de remarquable. Nous répétions des gestes simples, prendre un paquet de spaghettis, le mettre dans le caddie, des gestes qui à Miami Beach auraient paru incongrus. J’ai du mal à imaginer le délire que la nuit réveillera là-bas, de l’autre côté de la baie.

Spring Break
Spring Break
Spring Break
Spring Break
Spring Break
Spring Break
Spring Break
Spring Break
Spring Break
Spring Break
Spring Break
Spring Break
Spring Break
Spring Break
Spring Break
Spring Break
Spring Break
Spring Break
Retour à Weston
Retour à Weston
Retour à Weston
Retour à Weston

Dimanche 24, Weston

En cherchant la photo de mon père pour la couverture de mon roman, ma mère découvre derrière une note : « GMC 224 avec lequel j’ai frôlé la mort. » Peut-être que derrière chacune des photos de l’album familial, il y a une note.

Everglades
Everglades

Lundi 25, Weston

On vient d’avoir le service d’immigration US. Il leur faudra plus de six mois pour traiter ma demande d’extension de visa de six mois. Avant cette date, j’aurai quitté le territoire, étant encore en situation illégale. Donc, à l’avenir je serai fiché comme un voyageur à problème (ma demande étant automatiquement annulée par mon départ du pays avant leur réponse, les 370 $ payés étant perdus). Bien sûr, je ne pourrai pas aller au Canada en mai.

Mardi 26, Weston

Sous prétexte de défendre le droit d’auteur, nos députés européens tuent internet. Selon leur article 11 et 13, toute référence à un contenu extérieur devra être rémunérée. Cette loi tue le droit de citation, le droit de se moquer de quelque chose en le montrant, le droit de pointer vers un autre contenu, le droit de lire un texte à haute voix. Tout cela devient une infraction. On est dans la logique de tuer les liens, de tuer le principe même du web. Cette loi n’a pas été pensée pour défendre les auteurs, mais les grands groupes médias qui ne veulent plus être concurrencés par les forces émergentes et libres.

Jeudi 27, Weston

Isa à New York pour deux semaines, moi coincé à Weston dans ma banlieue où sonnent les tondeuses et autres taille-haies. Pourquoi les gens s’emmerdent à rendre propret un endroit aussi déprimant ? Un peu de désordre, un peu de débordement, ne ferait pas de mal. Je ne demande pas la lune. Parfois j’ai l’impression d’être le seul vivant, les autres travaillent, indifférents à leurs environnements, avec pour seul objectif qu’il ressemble à une carte postale.


Mon père, ce tueur, les choses se mettent peu à peu en place. L’argumentaire libraire est prêt. On peut y lire un extrait du texte : « J’ai toujours eu peur de mon père. Je savais qu’il avait déjà tué au cours de la guerre d’Algérie. J’étais persuadé qu’il pouvait recommencer. » J’aime la petite note : « Le premier roman en littérature blanche de Thierry Crouzet. » Est-ce mon premier roman de littérature blanche ? Pourquoi pas si on range Ératosthène dans la catégorie roman historique. Dans ce texte écrit avant tout pour mon édification personnelle, peut-être pour celle de mes enfants, j’ai coché par inadvertance toutes les cases du roman français.

On trouve aussi sur l’argumentaire une esquisse de la quatrième de couverture : « Thierry grandit dans l’ombre glaçante de Jim, élaborant des scénarios de fuite et se barricadant toutes les nuits dans sa chambre. Quelques années après la mort de ce père menaçant, aidé de photographies et des carnets où Jim ne parle que de la guerre, le fils décide de partir à la recherche du fantôme, de retrouver par les mots celui qui avait été un jeune garçon à qui l’on avait appris à tuer. Car pour se garder de transmettre l’héritage de la violence, il faut en connaître la source. »

Voilà qui explique pourquoi j’ai écrit ce livre : pour se garder de transmettre l’héritage de la violence, il faut en connaître la source. Je ne suis pas sûr que ce soit suffisant.


Lire sur papier procure une expérience sensorielle plus riche. C’est tout le problème du livre numérique, incapable de donner de l’épaisseur à nos textes. Mais je continue de lire en numérique, parce que je lis la nuit, dans le noir. J’aimerais être testé, voir si pour moi il y a une différence entre les deux modes de lecture.


Les touches de mon MacBookPro acheté en juillet 2018 commencent déjà à s’effacer. Apple propose des ordinateurs de plus en plus déplorables. De son côté, l’éditeur d’Ulysses me raquette chaque année pour un logiciel qui n’évolue plus, et même régresse. Je ne vois plus trop ce qui me retient dans l’univers Apple, sinon des habitudes pas si anciennes.

Vendredi 28, Weston

En repartant du tennis où je dépose les enfants, je vois un oisillon style moineau qui fait un piquet sur chat noir, le chat se baisse, l’oiseau de frôle et s’envole d’un air moqueur. Un peu plus loin, je passe devant un chantier où il construisent d’immenses villas au look moderne, ce qui n’est pas commun dans mon quartier. Depuis des mois, l’une était en travaux, de dehors toujours au même stade inachevé, couleur béton. Du jour au lendemain, elle est blanche clinquante, un jardin verdoyant l’entoure planté de grands arbres.

Photo qui me pousse vers le Tennessee
Photo qui me pousse vers le Tennessee

Dimanche 31, Weston

Je roule sur les levees jusqu’à l’écœurement. Je n’en peux plus de ces lignes droites, de cette poussière, de cette perspective infiniment plate. Dans le magnifique Besoin de vélo, Paul Fournel écrit au sujet d’un voyage dans la vallée de la Mort : « Le spectacle est exceptionnel, grandiose, sublime, etc., mais il n’est pas cycliste. Comme beaucoup de paysages américains, le rythme du vélo ne lui convient pas. Ou bien le vélo ne va pas assez vite, ou bien le paysage ne varie pas assez rapidement, mais quelque chose résiste à leur mariage. Ces paysages-là ont été taillés sur mesure pour l’auto. Perdu sur ces immenses lignes droites, j’avais le sentiment d’être un animal déplacé (…) » Sur les levees, j’ai une boule au fond de la gorge, surtout à l’idée d’y retourner, un peu comme à l’école en fin d’année. Je persévère pour me tenir en forme, pour me préparer à mon voyage dans le Tennessee.

Depuis une levee
Depuis une levee
J’ai jamais autant roulé
J’ai jamais autant roulé