Pourquoi j’aime lire en numérique

Quand j’ai dit à Isa que je voulais prendre le contre-pied de notre Lorenzo national, elle m’a dit à quoi bon répéter pour la millième fois les mêmes arguments. Ma réponse : « Pour faire mes gammes, je n’ai rien écrit aujourd’hui. » Alors, oui, j’aime lire en numérique, sur liseuse, tablette, ordi, portable… Ces écrans ne forment plus qu’un vaste continuum, les textes passant des uns aux autres.

1

J’aime lire les textes que je ne pourrais lire nulle part ailleurs.

2

J’aime lire ce que les éditeurs ne veulent pas ou ne peuvent pas publier.

3

J’aime me sentir en position de subversion de la pensée dominante.

4

J’aime croire que lire c’est changer le monde, et alors la façon de lire à son importance.

5

J’aime lire la nuit sans déranger Isa qui dort à côté de moi.

6

J’aime lire dans mon lit Neil Jomunsi, Lionel Dricot, Seb Musset… Ils deviennent soudain littéraires, parce que je les partage avec des morts.

7

J’aime copier-coller des passages.

8

J’aime envoyer les textes que j’aime à mes amis.

9

J’aime qu’ils m’en envoient.

10

J’aime quitter un livre pour un autre, quand sa beauté me submerge.

11

J’aime me lever sans trébucher sur des piles de livres empoussiérés depuis des années.

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J’aime les gros caractères et les interlignages larges, mais pas trop.

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J’aime la légèreté qui m’épargne toute fatigue musculaire.

14

J’aime caresser la page électronique, la tordre dans l’espace imaginaire.

15

J’aime pouvoir lire un livre sur un coup de tête, parce que je le vois évoqué dans un autre.

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J’aime ne plus prendre d’antihistaminique pour me protéger de l’acidité du papier, de l’odeur trop chimique de l’encre, de la puanteur des colles et des vernis des couvertures.

17

J’aime me curer les dents dans le reflet de mes écrans, mais mes liseuses préférées sont désormais aussi glabres que le papier, même en plein soleil.

18

J’aime savoir combien de minutes ou d’heures il me reste avant d’achever un texte, ou un chapitre.

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J’aime les métadatas qui projettent dans mon esprit le livre sous une forme multidimensionnelle en fonction des opportunités d’interaction offertes.

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J’aime lire gratuitement, et ne payer qu’après, ma façon de pirate d’imposer la société du don.

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J’aime les arbres.

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J’aime voyager avec ma bibliothèque.

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J’aime la non-linéarité du lien hypertexte.

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J’aime les DRM pour avoir le plaisir de les craquer.

25

J’aime savoir à quel pourcentage d’un texte j’en suis pour qu’il se matérialise en moi dans toute son épaisseur.

26

J’aime lire un texte plus qu’un livre, une œuvre plus que l’objet qui l’enferme.

27

J’aime parcourir mes notes, sauter de marque-page en marque-page pour rejouer, en un éclair, une lecture abandonnée des semaines plus tôt.

28

J’aime feuilleter des centaines de couvertures, et choisir sur un coup de tête le texte du soir.

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J’aime tourner les pages en silence, sans le moindre froissement irritant.

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J’aime lire dans la pénombre mystérieuse de la nuit.

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J’aime le face à face solitaire avec rien d’autre que les mots qui flottent dans le vide.

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J’aime lire en numérique parce que j’aime publier en numérique en étant mon seul censeur.

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J’aime me délester des objets superflus.

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J’aime les fichiers texte pour leur éternité cristalline et la beauté de leur minimalisme.

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J’aime protéger du feu, archiver partout, chez moi comme dans les nuages.

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J’aime mon mur de livres, mais les étagères débordent déjà de mes lectures de jeunesse.

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J’aime les fichiers, car ils m’aident à lutter contre la tentation onéreuse de la collection.

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J’aime lire dehors et voir la nuit tomber sans m’arrêter de lire.

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J’aime tant lire en numérique que lire sur papier me devient pénible.

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J’aime trop les livres objets pour me satisfaire des tirages commerciaux sur mauvais papier.

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J’aime lire des textes porno sans que ça se voit.

42

J’aime que le livre ne se referme pas sur mes mains à cause de sa reliure pourrie.

43

J’aime lire en numérique parce que c’est moins cher (si les éditeurs jouent le jeu).

Première page d’Ératosthène
Première page d’Ératosthène